Magnet River

Chrono-swimmer.

Journal, 12 juin 2005.

1Com­mande. load. Load bios. Mem­ory set. Sys­tem sta­tus. Sys­tem start. Il a réussi à se lever sur ses jambes et à soulever pen­dant une sec­onde ce qui restait de sa voiture au dessus de Sliverbridge. Il a re­gardé son vis­age re­cou­vert de pous­sière et son blou­son blanc étaient or­ange-rougeâtre, mais bizarrement la pous­sière n’ad­hérait pas au revête­ment plas­tique et se re­flé­tait gaiement au soleil. Ses jambes ont com­mencé à trem­bler et il s’est as­sis à côté du ca­davre. « Adieu Sliverbridge, je t’aimais bien, même si per­sonne ne t’aimait bien, sauf moi. C’est vrai que je n’ai ja­mais écouté tes con­seils, mais moi, j’es­sayais au moins de te com­pren­dre. Main­tenant je n’ar­rive pas à en­lever de ta poitrine cette fer­raille qui est de­v­enue notre cock­pit, mais dans deux min­utes, elle va être là. Et je n’ai au­cune force, je dois avoir quelques os cassés, mais je vais ram­per, je vais courir, je vais m’aider avec les dents et les on­gles, mais je vais réus­sir à m’éloigner d’ici. Je sais que je n’y ar­riverai peut-être pas, mais les sen­ti­ments et la logique sont in­utiles, j’i­rai quand même, je vais courir, je vais marcher jusqu’à l’épuise­ment, jusqu’au dernier… quel con j’ai fait, comme d’habi­tude je n’ai rien com­pris, et de toute manière, il sem­blait bien qu’il n’y avait là rien à com­pren­dre.»

Au-dessus dans le ciel bleu, le soleil, flambait sans pitié, et bizarrement, on entendait aucun bruit d’oiseau, et même de vent. Le vent lui même semblait épuisé et épuisa la faune et la flore dans les espaces infinis prêts à accueillir la vague, qu’il sentait avancer derrière l’horizon. Un jour, quand il était encore enfant, la vague était déjà passée très proche de sa vie, et à cette époque tout était devenu noir autour de lui. Mais des années ont passé, et l’herbe tenace a poussé ça et là et a repoussé le désert noir à l’intérieur de lui. Un bâillement qui ne parvenait pas à s’échapper s’était logé dans sa poitrine et se diffusa dans ses poumons et dans sa trachée. Cela lui fit ouvrir légèrement la bouche. Il fit un effort pour refermer les mâchoires. Pourquoi n’entendait-on aucun bruit d’oiseau et même du vent ? Un son étrange est sorti de lui. Etait-ce une phrase?

Il s’est relevé avec difficulté et à com­mencer à marcher et, quand il s’est re­tourné pour jeter le dernier re­gard, il a vu la Vague. Très loin au dessus de l’hori­zon au Nord, der­rière la fumée rougeâtre de la pous­sière de­scen­dante, bril­lait sur le fond du ciel bleu pâle, une bande de lu­mière éblouis­sante comme le soleil. Pour­tant, tout sem­blait nor­mal au­tour de lui, l’herbe sèche, les rares buis­sons, les voitures en sta­tion­nement au bord de la route, les poubelles, les pe­tits pavil­lons si­len­cieux, la lu­mière verte de la phar­ma­cie.

» Alors c’est fini, pensa-t-il, dans quelques instants la Vague sera là, et elle avancera plus loin, laissant derrière elle un désert noir. Peut-être la tour restera, et la carcasse de la voiture restera, et l’aile de l’avion restera, et le tabac restera, et les stations d’essences resteront, et le parc restera, tout ça suspendu, désarmé dans le vide, en absence d’humains et du temps qui coule, comme sur une photo. Et peut-être, restera-t-il le casque de Silverbridge. Mais de moi il ne restera rien, car je serai partout, ce qui est la même chose. Comme en se disant adieu il a tapé sur sa poitrine et tâta des muscles de bras : quel dommage ! A quoi bon toutes ces querelles, ces événements, cette affreuse obsession de la moindre goutte d’eau qui domine toute notre vie? Il devrait y avoir autre chose… On nous a promis tant de choses, au début.» Le vacarme d’une radio jaillit brusquement d’une maison voisine - de la musique - puis un présentateur fit une annonce publicitaire. Cette fois-ci il ne s’agissait pas de plan quinquennal. Il a senti un grondement à l’intérieur de lui, comme une onde encore invisible qui arrivait dehors. « Je crois que je ferais mieux d’y aller », pensa-t-il.

Après avoir zigzagué entre les monticules de terres, les bancs avec des vieilles vissées dessus, des sablières bordées de planches envahit par des fougères, remplis dede pneus, bouteilles vides, des cris d’enfants accrochés aux tourniquets la tête renversée, il avait ensuite le choix entre marcher le long d’une ligne de trame ou le long d’un chantier qui durait depuis des siècles, et qui avait ni par devenir un paysage composé de ravins, de troncs sombres des anciennes fondations dénudées par l’érosion, avec des lacs de boue marron au milieu des ilots d’où émergeaient des tuyaux rouillés des canalisations, des murets de briques inachevés d’où montaient, à chaque saison et ça et là, des caisses de bois, de grosses bobines de câbles. Quand il mar­chait le long de la palis­sade des planches en bois, le paysage derrière se trans­for­mait en film d’an­i­ma­tion.

Vingt ans après leur départ, des énormes fossiles de trilobites en métal, avec des véhicules à l’intérieur, parsemés partout ont transformé la cour des immeubles en fond d’océan martien. Sous la lumière filtrés par des peupliers erraient des créatures de cette mer grises avec dans leurs esprits les songes lents des mammifères aquatiques. A milieu de la court rabougri et avec des angles arrondit tel un galet géant, par les courants du temps et des couches de goudrons, a miraculeusement survécu le garage de son oncle dentiste, ou dans leurs ab­sence, ont pourris, dans des inon­da­tions print­anières, des car­tons avec ses dessins, qu’ils ont laissé avant de par­tir.

Il s’est approché de la porte de l’ap­parte­ment et après une longue hésitation ap­puya sur le bou­ton de la son­nette, et sentit qu’il s’agissait d’un un moulage qui reprenait seulement la forme de la sonnette avec le bouton, une anom­alie dans une re­con­sti­tu­tion minu­tieuse de son rêve, qui enclenchait immédiatement la question - était - ce le sig­nal que ce n’é­tait qu’un rêve? Apres avoir frappé quelques coups, il recommença, l’idée que quelque chose clochait subitement remontait a la surface de son cerveau, une vi­sion atom­ique de la fron­tière, le bruit n’était pas celui du vide, il a soulevé la tête, pour inspecter machinalement le plafond, une molécule par ci, deux ou trois gouttes par là, une grosse tâche d’hu­mid­ité se forme, bi­en­tôt criblé de fuite, mais qu’est-ce que cela veut dire? Il savait qu’il était face à une brèche qui ne voulait pas s’ouvrir, mais pourquoi?

Il a at­tendu un mo­ment, puis a re­descendu l’escalier vers la lu­mière du jour, fait le tour de la cour et est ressorti par la grande arche, coté av­enue. Sous leur bal­con main­tenu par des cari­atides dans une jun­gle de câbles élec­triques, une porte en verre d’un ma­g­a­sin de luxe coulissa sans bruit. L’escalier menait où était autre­fois leur sa­lon et le couloir avec qua­tre grandes pièces lu­mineuses des deux cotés, mais main­tenant, à cet en­droit il y avait un grand cube de lu­mière de néon, oc­cupé par des range­ments géométriques avec des chaus­sures de sports. Epuisé, il s’as­sit sur le banc et de­manda à la vendeuse une paire de chaus­sures. Der­rière son dos, de l’autre coté du mur blanc, était la porte.

Il pensa ensuite, avec un malaise croissant, que tout ce qui subsistait de sa famille se retrouvait en définitive à la décharge de Steglitz. Tout ce qui restait maintenant, en dehors des souvenirs, était un certain nombre de photographies qu’il avait prises, des caisses avec des outils de son père, dont il ne s’est jamais servi, un fragment en acajou du labyrinthe de leur bibliothèque, remplie dans le temps des milliers de livres, d’objets, des photos, sur une étagère à même le sol, un portrait plié de Sergueï Essénine, avec le tuyau noir de la pipe dans la bouche, qu’il confondait, pendant la fièvre, avec le câble de leur téléphone en bakélite, a coté un aimant, qu’il a ramené d’une virée avec des amis par les toits dans un centre de recherche abandonné, avec les cages d’escaliers encombrés par le matériel de laboratoire et des lampes de radio. Sur une autre étagère, une photo d’un lac gelé, le physicien, les mains au-dessus des pommes de terre carbonisées dans les cendres, une petite table avec une bouteille de vodka, les petites pommes du jardin, ensuite le retour en voiture, l’odeur d’essence, la nausée.

On l’ap­pelait par son prénom pour aller courir dans le bois, mais les dis­tinc­tions entre in­térieur-ex­térieur, de­ve­naient prob­lé­ma­tiques. Il avait du mal à situer d’où ve­nait la voix - de l’ex­térieur? D’abord ll re­fusa mon­ter dans la voiture, puis finalement s’engouffra et s’a­grippa au siège. Une fois dans le bois, ils sont parti en sautillant. Il a fait quelques pas derrières eux dans la pous­sière rougeâtre et la lu­mière l’aveugla aus­sitôt, il a traîné ses pieds qui semblaient d’être en plomb, comme les botes de plongeur, ses yeux fixait la tâche jaune qu’il pensait d’être une em­bar­ca­tion, qui s’est fi­nale­ment per­due de vue dans l’en­fer de vent der­rière la porte ou­verte de l’avion et il a eu peur bleu qu’elle dis­paraisse complément et c’est ex­acte­ment ce qui s’est pro­duit. Il n’y avait plus rien, qu’un bac trop plein de l’in­fini qui été im­pos­si­ble à maintenir en équili­bre, car il pen­chait inéluctablement, et l’onde sourde de l’e­space-temps roulait en un effondrement d’une im­mense falaise de cal­caire.

Au­cune so­lu­tion ne s’ou­vrait à lui pour ac­coster en un en­droit plus sûr, sur le flanc qui se désagrégeait et s’é­vanouis­sait au delà de l’e­space physique. Et tendis que s’ac­crois­sait encore la sourde pul­sa­tion de la vague, les bar­rières sé­parant ses cel­lules du mi­lieu en­vi­ron­nant parurent se dis­soudre, et il s’écroula et s’est mit à ram­per, dis­sémi­nant son être au sein de l’air vi­brantes, s’ac­crochant de la force de tout ses mem­bres, tan­dis que le un mur noir mon­tait sur l’hori­zon, em­plis­sant presque le ciel, l’é­paisse végé­ta­tion qui longeait les falaises de cal­caires était bru­tale­ment re­poussée pour révéler les têtes noires et gris pierre d’énormes lézards du Trias, qui ru­girent en chœur, tournés vers l’as­tre rougeâtre, et le vacarme, peu à peu, s’en alla jusqu’à ne plus faire qu’un avec le martèle­ment vol­canique du mur de la Vague.

Le vent ressus­ci­tait soudain, souf­flait l’éc­ume, chas­sant des in­sectes et des horloges, gi­flant les molécules, lorsqu’il es­cal­adait l’hori­zon, quand il re­tombait au fond du gouf­fre, puis re­mon­tait, tan­dis que l’e­space se cour­bait. Alors il a sentit bat­tre en lui, tel son pro­pre pouls, la puis­sante at­trac­tion hyp­no­tique des rep­tiles hurlants et il s’a­vança dans la la­gune, dont les eaux sem­blaient dé­sor­mais for­mer une ex­ten­sion de son sys­tème san­guin, dépourvu de tout moyen d’é­clairage noc­turne, déchi­rant ses mains sur les pier­res rageuses et se meur­tris­sant fréquem­ment la tête con­tre les piliers télé­phoniques, se bouchant les or­eilles pour ne plus en­ten­dre le rugisse­ments lugubres qui ac­com­pa­g­nait le trem­ble­ment, roulant et re­muant ruis­se­lant de sueur sur le sen­tier du parc. La femme et l’homme qui sautil­laient à une trentaine de mètres se sont re­tour­né et ont couru vers lui: « Il faut le relever… qu’est-ce qu’on en fait?». En ri­ant de bon coeur ils ont es­sayé de le soulever par dessous les bras, et ont commencé le trainer vers la voiture. Sa mé­ta­mor­phose était d’un comique hi­la­rant et Il se laissait trainer comme un scarabée in­ca­pable d’utiliser ses pattes ar­rières et avant, car il ne savait plus com­bien il avait de pattes.

A la mai­son ils l’ont mis sur le fau­teuil. Il a saisi machi­nale­ment une plante verte dans un pot en terre, et l’épia pour ar­rêter le glisse­ment. Ce sonar improvisé, a pris le con­tact avec le faible sig­nal qu’il était en train de per­dre. Les sig­naux perçus par le radar vert tra­ver­saient une ou plusieurs zones de con­ver­gence, lorsque leur devenait im­pos­si­ble de manœu­vrer, le traite­ment de la sit­u­a­tion pou­vait de­venir impossible, mais par chance d’après les az­imuts ini­ti­aux il s’agis­sait, au-delà de con­tacts de sur­face, des signaux très éloignés, qui ralen­tis­sait le glisse­ment, et remettait sur la route la cir­cu­la­tion des cel­lules « vais­seaux », per­due dans l’im­bri­ca­tion souter­raine des or­ganes de la plante, qui ori­en­tait lente­ment ses atomes, toujours de justesse mais assez pour qu’il puisse garder sur­face dans les vagues gris noires fontes, qui menaçaient à tout mo­ment de l’écraser comme une co­quille d’œuf dans l’u­nivers in­fini des forces psy­chiques ob­jec­tives, le propulsant dans le monde des ru­ines flot­tantes de l’in­sond­able gouf­fre de ténèbres en per­pétuel mou­ve­ment qui re­mon­tait des abysses de la mé­moire uni­verselle. Guidé par la plante, il accéléra lente­ment et fendit l’e­space, dans la con­fu­sion de tous les mod­èles math­é­ma­tiques, tan­dis que de­hors, der­rière le hublot embué flot­tait dans une im­men­sité que rien n’im­prime, où au­cun sou­venir n’est con­servé, où au­cune vie ne serait comp­tée, in­ac­ces­si­ble bord mon­u­men­tal de l’Assi­ette en Porce­laine sur lequel il fallait remonter.

Le re­flet aveuglant du bouclier en acier trans­forme toutes les sur­faces liq­uides en miroirs de mer­cure et ren­tre dans le bar. Ac­coudés au comp­toir, les éboueurs, chaussés de caoutchouc, sont plongés dans les écrans irisés de leurs tablettes. A coté de l’aquar­ium, le sol s’ouvre. Marche par marche avec un bruit sourd, des hommes grinçant des dents de­scen­dent des caisses. Un éboueur de petite taille, avec le rire ter­ri­fi­ant d’une fille de douze ans, gratte avec canif la boue mar­ron sur les touches de sa tablette. Sur une table, un cahier strié de vagues noirs de signes, une plume dessine les sabres des sourcils, une let­tre mon­u­men­tale émerge en­tre les ra­tures, les éboueurs s’en vont. De­hors, dans l’air su­cré, la végé­ta­tion som­bre et hu­mide est prête à bondir, le rire loin­tain, frag­ments de mots, un oiseau pen­sif tourne la tête, la let­tre se rem­plit de noir.

Le grand voilier noir, comme un nuage menaçant remplit de sa buée l’encadrement de la fenêtre. Les oiseaux fuient des rives et tombent mort au milieu de la lagune comme attirés par un aimant caché au fond de l’eau. Les femmes refusent rentrer dans les zodiaques, les hommes s’ énervent et jettent les enfants dans l’eau. Les chouettes blanches échouent dans les grandes villes que les hommes ont abandonnées. Les familles laissent leurs filles adolescentes a poursuivre leurs éducation d’oiseaux de proie. Les hommes sont dévorés , digérés et reproduits dans ses moindres détails. D’emblée ils peuvent peut porter autant d’armes qu’ils le souhaitent , ils serons toujours dirigés contre eux. Une voiture noire passe dans un nuage de poussière. Un nuage compacte de héros s’agite, voyage et s’arrête dans les même hôtel, les politiciens, les bandits, des hommes d’affaires. Le peuple vêtu de noire circule dans les rues infectes. L’araignée attend son heure.

Elle: «Et maintenant raconte moi toute la vérité. Le récit de ce type ne tient pas de- bout. Il n’y a pas un mot de vrai dans toute son histoire.»


  1. 11-12-2015_0488-1600x1184Chrono Swimmer, Juli Susin, Angel Yegros, Asuncion, Paraguay, 2011.