Magnet River *

Chrono-Swimmer

Juli Susin

Le titre Chrono-Swimmer, reprend le nom d’une partition de musique de Joe Quartz, écrite par Jeanne Susin et Olivier Schlegelmilch. Illustration - oeuvres de Angel Yegros, Asuncion, Paraguay, 2013 ( Royal Book Lodge) .

Chapitre 1

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Commande. load. Load bios. Memory set. System status. System start. Il a réussi à se lever sur ses jambes et à soulever pendant une seconde ce qui restait de sa voiture au dessus de M. Silverbridge. Il a regardé son visage recouvert de poussière et son blouson blanc étaient orange-rougeâtre, mais bizarrement la poussière n’adhérait pas au revêtement plastique et se reflétait gaiement au soleil. Ses jambes ont commencé à trembler et il s’est assis à côté du cadavre. « Adieu Silverbridge, je t’aimais bien, même si personne ne t’aimait bien, sauf moi. C’est vrai que je n’ai jamais écouté tes conseils, mais moi, j’essayais au moins de te comprendre. Maintenant je n’arrive pas à enlever de ta poitrine cette ferraille qui est devenue notre cockpit, mais dans deux minutes, elle va être là. Et je n’ai aucune force, je dois avoir quelques os cassés, mais je vais ramper, je vais courir, je vais m’aider avec les dents et les ongles, mais je vais réussir à m’éloigner d’ici. Je sais que je n’y arriverai peut-être pas, mais les sentiments et la logique sont inutiles, j’irai quand même, je vais courir, je vais marcher jusqu’à l’épuisement, jusqu’au dernier… quel con j’ai fait, j’aurais dû vous écouter, votre expérience des lieux, mais comme d’habitude je n’ai rien compris, et de toute manière, il semblait bien qu’il n’y avait là rien à comprendre.»

Au-dessus dans le ciel bleu, le soleil, flambait sans pitié, et bizarrement, on entendait aucun bruit d’oiseau, et même de vent. Le vent lui même semblait épuisé et épuisa la faune et la flore dans les espaces infinis prêts à accueillir la vague, qu’il sentait avancer derrière l’horizon. Un jour, quand il était encore enfant, la vague était déjà passée très proche de sa vie, et à cette époque tout était devenu noir autour de lui. Mais des années ont passé, et l’herbe tenace a poussé ça et là et a repoussé le désert noir à l’intérieur de lui. Un bâillement qui ne parvenait pas à s’échapper s’était logé dans sa poitrine et se diffusa dans ses poumons et dans sa trachée. Cela lui fit ouvrir légèrement la bouche. Il fit un effort pour refermer les mâchoires. Pourquoi n’entendait-on aucun bruit d’oiseau et même du vent ? Un son étrange est sorti de lui. Etait-ce une phrase?

Il était tellement cassé et épuisé qu’il avait du mal à se relever et à commencer à marcher et, quand il s’est retourné pour jeter le dernier regard, il a vu la Vague. Très loin au dessus de l’horizon au Nord, derrière la fumée rougeâtre de la poussière descendante, brillait sur le fond du ciel bleu pâle, une bande de lumière éblouissante comme le soleil. Pourtant, tout semblait normal autour de lui, l’herbe sèche, les rares buissons, les voitures en stationnement au bord de la route, les poubelles, les petits pavillons silencieux, la lumière verte de la pharmacie.

Après avoir zigzagué entre les monticules de terres, les bancs avec des vieilles vissées dessus, des sablières bordées de planches et de pneus remplis de bouteilles vides, des enfants accrochés aux tourniquets la tête renversée, il avait ensuite le choix entre marcher le long d’une ligne de trame ou le long d’un chantier qui durait depuis des siècles, et qui avait ni par devenir un paysage composé de ravins, de troncs sombres des anciennes fondations dénudées par l’érosion, avec des lacs de boue marron au milieu des ilots d’où émergeaient des tuyaux rouillés des canalisations, des murets de briques inachevés d’où montaient, à chaque saison et ça et là, des caisses de bois, de grosses bobines de câbles. Quand il marchait le long, ce paysage se transformait en un lm d’animation, vu de l’extérieur à travers la palissade de planches en bois.

Vingt ans après leur départ, des énormes fossiles de trilobites en métal, avec des véhicules à l’intérieur, parsemés autour de l’ancien garage de son oncle, ont transformé la cour des immeubles en paysage martien. Dans ce garage, pendant leur absence, ont pourri pendant des inondations printanières des cartons avec ses dessins qu’ils ont dû laisser là avant de partir.

Les ronces entrelacées dans les poutres, des fougères envahissant les tourniquets, couraient jusqu’à la porte de l’habitation, poussaient à travers des planches de la véranda. Evitant la triste ruine, je contournais le jardin par une allée de pierres aux couleurs passées, dépassais la petite place avec un mât rouillé, sans drapeau, le buste de Lénine face à la cantine, avec la grande marmite où ils se sont baignés dans la compote de pommes destinée au goûter de la colo, des marches éclairées par le projecteur, des baraques en bois, la bâtisse jaune, des signaux discontinus à travers le parc abandonné, le grand voilier noir remplit comme un nuage menaçant de sa buée l’encadrement de la fenêtre. Les oiseaux fuient des rives et tombent morts au milieu de la lagune comme attirés par un aimant caché au fond de l’eau. Les chouettes blanches échouent dans les grandes villes que les hommes ont quittées. Les familles abandonnent leurs filles adolescentes pour poursuivre leur éducation d’oiseaux de proie.

Il a traversé la cour, monté la cage d’escalier, s’est arrêté devant la porte de l’appartement. L’aspect de la Porte n’a rien perdu de ses qualités essentielles, le même odeur familière, des milliers de couches grasses de laque foncée, superposées pendant des siècles, identiques, comme avant, jusqu’à la moindre éraillure, les murs luisants brûlés aux allumettes, hachés par des multitudes d’objets coupants, des équations d’insultes et des déclarations d’amour du temps de programme spatial, au fond de palier dans la pénombre, la jungle de câbles jaillissant des relais électriques avec des portes arrachées, les grilles d’ascenseur vide béant ouvert, comme une cage d’un zoo abandonné, à coté, la chaise du gardien vissée au sol.

Il appuya sur le bouton de la sonnette, mais c’était un moulage, une anomalie dans une reconstitution minutieuse. Dans quel but? Etait-ce le signal que ce n’était qu’un rêve? Il a frappé quelques coups, quelque chose clochait, ce n’était pas le bruit du vide, mais d’un plein, il ferma les yeux; une goutte par ici, deux ou trois gouttes par là, une grosse tâche d’humidité se forme au plafond bientôt criblé de fuite, qu’est-ce que cela veut dire ? D’une certaine manière on se retrouve face à une brèche en train de s’agrandir, fabriquée sur mesure, mais pourquoi?

Il pensa ensuite, avec un malaise croissant, que tout ce qui subsistait de sa famille se retrouvait en définitive à la décharge de Steglitz. Tout ce qui restait maintenant, en dehors des souvenirs, était un certain nombre de photographies qu’il avait prises, des caisses avec des outils de son père, dont il ne s’est jamais servi, un fragment en acajou du labyrinthe de leur bibliothèque, remplie dans le temps des milliers de livres, d’objets, des photos, sur une étagère à même le sol, un portrait plié de Sergueï Essénine, avec le tuyau noir de la pipe dans la bouche, qu’il confondait, pendant la fièvre, avec le câble de leur téléphone en bakélite, a coté un aimant, qu’il a ramené d’une virée avec des amis par les toits dans un centre de recherche abandonné, avec les cages d’escaliers encombrés par le matériel de laboratoire et des lampes de radio. Sur une autre étagère, une photo d’un lac gelé, le physicien, les mains au-dessus des pommes de terre carbonisées dans les cendres, une petite table avec une bouteille de vodka, les petites pommes du jardin, ensuite le retour en voiture, l’odeur d’essence, la nausée.

Il a attendu un moment, puis a redescendu l’escalier vers la lumière du jour, fait le tour de la cour et est ressorti par la grande arche, coté avenue. Sous leur balcon maintenu par des cariatides dans une jungle de câbles électriques, une porte en verre d’un magasin de luxe coulissa sans bruit. L’escalier menait où était autrefois leur salon et le couloir avec quatre grandes pièces lumineuses des deux cotés, mais maintenant, à cet endroit il y avait un grand cube de lumière de néon, occupé par des rangements géométriques avec des chaussures de sports. Epuisé, il s’assit sur le banc et demanda à la vendeuse une paire de chaussures. Derrière son dos, de l’autre coté du mur blanc, était la Porte.

Vision atomique de la frontière, la pierre avec la formule de l’entropie, un homme avec un tablier noir pousse un diable rempli de caisses de poissons. Un autre marche à côté, en gesticulant avec son bras qui n’arrête pas de le pousser. Ils avancent en cliquetant au bord de la route. Un homme avec le tablier noir tousse dans sa main. Quand il relève la tête, je vois qu’il n’a qu’un œil au milieu d’une tête fripée. Il est mal rasé avec des cheveux rares et gras, peignés en arrière, avance en penchant tout en arrangeant sa coiffure.

» Alors c’est fini, pensa-t-il, dans quelques instants la Vague sera là, et elle avancera plus loin, laissant derrière elle un désert noir. Peut-être la tour restera, et la carcasse de la voiture restera, et l’aile de l’avion restera, et le tabac restera, et les stations d’essences resteront, et le parc restera, tout ça suspendu, désarmé dans le vide, en absence d’humains et du temps qui coule, comme sur une photo. Et peut-être, restera-t-il le casque de Silverbridge. Mais de moi il ne restera rien, car je serai partout, ce qui est la même chose. Comme en se disant adieu il a tapé sur sa poitrine et tâta des muscles de bras : quel dommage ! A quoi bon toutes ces querelles, ces événements, cette affreuse obsession de la moindre goutte d’eau qui domine toute notre vie? Il devrait y avoir autre chose… On nous a promis tant de choses, au début.» Le vacarme d’une radio jaillit brusquement d’une maison voisine - de la musique - puis un présentateur fit une annonce publicitaire. Cette fois-ci il ne s’agissait pas de plan quinquennal. Il a senti un grondement à l’intérieur de lui, comme une onde encore invisible qui arrivait dehors. « Je crois que je ferais mieux d’y aller », pensa-t-il.

On l’a appelé par son prénom, mais il avait du mal à situer d’où venait la voix, était-ce à l’extérieur ? Les distinctions intérieur-extérieur, devenaient problématiques. Ils voulait l’emmener courir dans le bois. Il refusa d’abord de monter dans la voiture, puis s’agrippa au siège. Une fois dans le bois, ils sont parti en avant. Il a fait quelques pas dans la poussière, la lumière rougeâtre l’aveugla aussitôt, il traîna ses pieds avec des semelles en plomb, sans quitter des yeux la tâche jaune de l’embarcation qui s’est finalement perdue dans l’enfer de vent derrière la porte ouverte, et comme s’il avait peur qu’elle disparaisse et c’est exactement ce qui s’est produit, et il n’y avait pas de fond vert bleu, mais un bac trop plein de l’infini, impossible à tenir en équilibre, qui penchait, faisant rouler l’onde sourde géante de l’espace-temps qui se disloquait comme une immense falaise de calcaire s’effondrant partout.

Aucune solution ne s’ouvrait à lui pour accoster en un endroit plus sûr, sur ce flanc qui se désagrégeait et s’évanouissait au delà de l’espace physique. Et alors que s’accroissait encore la sourde pulsation, les barrières séparant ses cellules du milieu environnant lui parurent se dissoudre, et il s’écroula et se mit à ramper, disséminant son être au sein des eaux vibrantes de la réalité objective, s’accrochant de toute la force de ses membres, tandis que le grand soleil se rapprochait, toujours battant, emplissant presque le ciel, l’épaisse végétation qui longeait les falaises de calcaires était brutalement repoussée pour révéler les têtes noires et gris pierre d’énormes lézards du Trias, pendant qu’un mur noir montait sur l’horizon.

Ils rugirent en chœur, tournés vers l’astre, et le vacarme, peu à peu, s’en alla jusqu’à ne plus faire qu’un avec le martèlement volcanique du mur de la Vague. Le vent ressuscitait soudain, soufflait l’écume et le chassait comme un insecte, giflant ses molécules lorsqu’il escaladait l’horizon, grésillaient des éclairs, et puis tout retombait au fond du gouffre, mais déjà remontait, tandis que l’espace entier se courbait et pendant qu’il sentait battre en lui, tel son propre pouls, la puissante attraction hypnotique des reptiles hurlants, il s’avança dans la lagune, dont les eaux semblaient désormais former une extension de son système sanguin, ruisselant de sueur, dépourvu de tout moyen d’éclairage nocturne, déchirant ses mains sur les pierres rageuses et se meurtrissant fréquemment la tête contre les piliers téléphoniques, poursuivant sa route, il se boucha les oreilles pour ne plus entendre le concert de rugissements lugubres qui accompagnait le tremblement, roulant et remuant, sur le sentier du parc.

La femme et l’homme qui sautillaient en basket à une trentaine de mètres devant lui en discutant, se retournent: « Il faut le relever, qu’est-ce qu’on en fait maintenant, on le ramène à la maison ?». Ils courent vers lui, essayent de le soulever par dessous les bras, en riant. Vue de l’extérieur sa métamorphose était sûrement d’un comique hilarant. Puis ils le traînent jusqu’à la voiture, comme un scarabée incapable de tenir sur les pattes arrières, car il ne savait plus combien il avait de pattes.

A la maison ils l’ont mis sur le fauteuil. Il a saisi machinalement une plante et commença à l’épier pour arrêter le glissement. Le « TB- 23 », a pris le contact avec le faible signal qu’il était en train de perdre. Les signaux perçus par le radar vert traversaient une ou plusieurs zones de convergence, lorsqu’il leur était impossible de manœuvrer, le traitement de la situation pouvait devenir difficile. Mais d’après les azimuts initiaux, il s’agissait peut-être au-delà de contacts de surface, très éloignés. La transfusion entre la plante et le système nerveux central ralentissait le glissement, la circulation des cellules « vaisseaux », perdue dans l’imbrication souterraine des organes de la plante, orientait lentement ses atomes, de justesse pour qu’il puisse garder la surface dans les vagues sombres qui menaçaient à tout moment de l’écraser comme une coquille d’œuf dans l’univers infini des forces psychiques objectives parmi des ruines flottantes précipitées dans un insondable gouffre de ténèbres en perpétuel mouvement qui remontait des abysses de la mémoire universelle. Guidé par le végétal, il accélera lentement et fendit l’espace, dans la confusion de tous les modèles mathématiques, tandis que dehors, derrière le hublot, flottait inaccessible dans une immensité que rien n’imprime, où aucun souvenir n’est conservé, où aucune vie ne serait comptée, le bord monumental de l’ Assiette en Porcelaine.

Le métabolisme fossile des veines noires sur fond azur du ciel, le reflet aveuglant du bouclier en acier transforme toutes les surfaces liquides en miroirs de mercure et rentre dans le bar. Accoudés au comptoir, les éboueurs, chaussés de caoutchouc, ont les regards plongés dans les écrans irisés de leurs tablettes. Au milieu, a coté de l’aquarium, une ouverture dans le sol. Marche par marche avec un bruit sourd, des hommes grinçant des dents descendent des caisses. Petit éboueur est en train de nettoyer avec un canif la boue marron sur les touches de sa tablette, avec un rire terrifiant de petite fille. Une lettre monumentale émerge entre les ratures, les éboueurs s’en vont. Dehors dans l’air sucré, la végétation sombre et humide est prête à bondir, le rire lointain, fragments de mots, un oiseau pensif tourne la tête, la lettre se remplit de noir.

Elle: «Et maintenant raconte moi toute la vérité. Le récit de ce type ne tient pas de- bout. Il n’y a pas un mot de vrai dans toute son histoire.»