Magnet River *

Une Conversation

Juli Susin & Andy Hope 1930

Conversation autour de la collaboration des deux artistes publiée pour la première fois dans une version abrégée dans l’Officiel Art, septembre/novembre 2013.

Juli Susin: D’abord il y avait la découverte en 2005 au fond d’un magasin d’un vieil antiquaire à Saint-Ouen, a Paris, d’une grande horloge comtoise à balancier…. 1 2

Andy Hope 1930: Il existe un dessin de Paul Klee dans lequel un meuble, une chaise, ressemble à un animal. Ces créatures qui apparaissent comme surgissant d’un “royaume intermédiaire” comme si elles évoquaient un “autre côté”, m’ont toujours fascinées.3 On les retrouve dans différents contextes. Par exemple chez le réalisateur Ed Wood, la scénographie de films est improvisée de telle manière que les objets développent une forme de vie propre, qui se mélange à celle des acteurs. C’est ainsi avec Summoning, moitié monstre moitié horloge, “creature out of this world”, l’idée qu’un objet comme celui là, qui appartient à un autre monde, pourrait se trouver quelque part à Paris, au fond poussiéreux d’un vieux magasin, découverte comme un ready-made, est pour moi aussi important que d’ imaginer que cette horloge a un rôle dans un film d’horreur.4 C’est vrai aussi pour moi, quand je l’ai vue pour la première fois à Paris montée, j’ai eu le sentiment qu’on allait tous devenir une partie de son histoire. Elle était en piteux état et en même temps d’une élégance et d’une sorte d’impassibilité qui vous garde à distance. Cette combinaison de l’observation et de distance, de métamorphose et de transformation, de beauté et de repulsion, où la fascination d’un “monstre” fonctionne non pas comme une opposition entre la belle et la bête, mais comme une symbiose. C’est à partir de ces paramètres que Summoning déploie son impact.

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“Desastre et Summoning”, photographie de Juli Susin , Montreuil, 2006.

J.S. Ces éruptions des mondes intermédiaires ne sont pas sans relation avec l’énigme de l’absence absolue d’intervalle entre la matière vivante et la matière morte. Et depuis que les technologies invisibles façonnent notre perception cet intervalle commence a être envisagé comme scientifiquement ouvrable.5 Plus de mille morts a travers le monde attendent de revenir à la vie dans des caissons réfrigérés et le débat sur la fin de la peinture est dépassé, on peut toujours congeler les toiles en attendant des solutions.

A.H. C’est vrai, la peinture a été déclarée mille fois pour morte, mais pour moi elle ne meurt pas.6 Regarde, dans mes œuvres il s’agit essentiellement de clichés et de signes: des cowboys, des super héros, des portraits des stars, le vocabulaire du modernisme de Paul Klee, l’avant-garde russe. En même temps quand je monte ensemble ces différents moments entre eux, il y a quelque chose qui redevient vivant, comme par exemple dans la série Robin-Dostoievsky dans laquelle j’ai créé un caractère hybride qui d’une certaine manière, est traversé par un super héros, s’engouffre dans le 19e siècle, en même temps vise le futur. Picturalement une situation est créée où le portrait classique se trouve intimement lié au langage pictural des comics. On peut dire que tous mes tableaux sont des “Franken Paintings”, dans le sens où on pourrait les croire morts, mais finalement ils revivent.

J.S. Cela concerne aussi la série de 13 tableaux de femmes de Sweet Troubled Souls7, que nous avons présentés dans l’appartement de Jola Noujaim en 2007.

A.H. Quand j’ai fait des recherches sur le site consacré aux grands criminels américains, il ne m’était encore pas du tout clair que plus tard ça allait devenir un titre pour une série de 13 portraits de femmes qui raconterait l’histoire fictive des anges hollywoodiens déchus.8 Depuis longtemps j’avais déjà développé une espèce d’obsession pour le vieux Hollywood, avec ses mythes et ses projections. C’est aussi bien sur parce que le cinéma a joué un rôle aussi important dans ma vie, dans mon travail. Et si la science fiction des années 50 est pour moi la source la plus importante de référence je reviens toujours aux origines du film noir. Leur atmosphère a déteint sur Sweet Troubled Souls, sur leur caractère crépusculaire, le contraste de l’ombre et de la lumière.9 La lecture de Kennet Angers, Hollywood Babylone, était avant tout importante pour ces tableaux. Quand pour la première fois j’ai lu ce livre il m’est apparu clairement que cette thématique allait devenir une partie de mon travail. La relation entre glamour et le crime, ce mélange spécial de décadence, les histoires d’ascension et de chute m’ont fasciné. Ce que Angers appelle justement à un endroit, “un pique-nique chic au bord du précipice”. Bien sûr je ne voulais pas que ces “Sweet Troubled Souls” soient des références réelles, leur surface étincelle avec les fragments d’eux mêmes où on trouve des traces de Véronika Lake et Hedy Lamarr, les deux actrices que j’admirais énormément. Peut-être les Sweet Troubled Souls sont plus les chimères que des portraits de femmes réelles. Leur beauté est plus étrange que classique, elles émanent plutôt l’obscurité et le précipice psychique que la gloire.

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*Andy Hope 1930, Sweet Troubled Souls*, photographié et mise en scène par Veronique Bourgoin dans l’appartement de Jola Noujajm, Paris, 2007

J.S. Le “double” de la galerie Nomaden-oase à Paris où Summoning a été présenté en 2005, a été aussi un espace différent. Ce n’était pas une porte qui s’ouvre vers l’intérieur et qu’on peut enfoncer avec un coup d’épaule. On passe devant et le lendemain elle n’y est plus. Le fait que ça peut arriver n’importe où est important aussi: dans la banlieue de Paris, a Asunción, ou à soixante kilomètres de Moscou.

A.H. Pour moi aussi c’est très important de faire les choses qui proposent d’autres espaces libres auquel appartiennent bien sur des collaborations avec toi et aussi des éditions et des livres qu’on fait ensemble. Les possibilités d’un format classique d’exposition sont très limitées. C’est sûr que par exemple l’endroit où a eu lieu la présentation de Sweet Troubled Souls10 ne pouvait pas être l’espace conventionnel d’une galerie ou d’une institution, cela va de soit. Cet appartement incroyable que tu as trouvé à Paris, faisait complètement partie de l’installation. Ça nous a permis de créer quelque chose d’exceptionnel, une personne rentrant dans cet appartement devenait une partie de l’histoire. Déjà tout au début de ma carrière, je veux dire pendant mes études d’art à Munich, je expérimentais aussi avec des lieux et des espaces alternatifs. Par exemple Pouchmann, où je transformais une exposition en boutique de bazar d’occasion, ou la Fantôme Galerie en 2009 dans une ancienne boutique de tatouage a Sunset boulevard à Los Angeles. Elle avait l’air d’un appartement abandonné avec les empreintes des ombres sur les murs, à la place où se situaient les tableaux où étaient posés les meubles.11 Ces empreintes qu’on pouvait acheter comme des ombres, ce qu’aucun collectionneur n’a fait. L’idée m’est venue quand j’habitais à Munich chez une vieille femme qui ne rangeait jamais rien. Elle avait vécu 45 ans dans cet appartement où elle est morte, ensuite l’appartement était vidé et d’un coup ont apparues sur les murs des auréoles que les meubles ont laissées, comme des ombres fantômes, ou les ombres sur le négatif. Des années plus tard j’ai lu The Cristal World de J.G. Ballard, ou il décrit une galerie spectrale. Dans ce livre il s’agit d’une métamorphose fondamentale dans la foret tropicale des colonies françaises d’Afrique centrale. Une forêt est atteinte d’un processus de cristallisation progressif qui retire du ciel la lumière du jour et l’absorbe, résorbant au même moment le temps. Dans ce contexte, il s’agissait d’une maison abandonnée, qui a été le déclencheur pour le projet Fantôme galerie.

J.S. Ce paysage me rappelle Rio Paraguay a l’approche d’Asuncion,12, c’est comme dans le roman de Ballard, on dirait qu’il est allé. Il existe un rituel chez les indiens Guarani, qui s’appelle Apyka, pendant lequel le chaman va rentrer en transe pour chercher le nom de l’enfant qu’il va écrire sur un petit banc en bois, c’est ce banc qui s’appelle Apyka. L’indien le garde toute sa vie, c’est comme une clés d’accès dans un espace wifi.

A.H. Andy Hope 1930 est aussi plutôt un portail, parce que pour moi c’est comme une entrée à partir de laquelle je peux me déplacer dans les directions différentes de l’univers et de l’histoire.13 Ce nom contient tout ce qui compose mon oeuvre. Le jeu avec différentes identités, les ruptures stylistiques, le truchement des temps, Andy Warhol et Dorian Hope, le pseudonyme d’un artiste que j’apprécie beaucoup. Le Modernisme et avant tout le Modernisme russe, a été le point de départ dans mon travail, mais aussi les médias populaires, comics, films, les mondes de la marchandise, ont toujours été pour moi les deux pôles que j’ai essayé de combiner. L’année 1930 marque une rupture historique. Jusqu’à la fin des années 20 le Suprématisme développait sa sphère d’influence dans le contexte d’un grand bouleversement historique. Ensuite le stalinisme a écrasé le Modernisme dans l’Union Soviétique et cette révolution artistique est restée avec les projets non développés stockée dans les réserves de l’histoire.14 Hope représente la possibilité de la renaissance et d’un nouveau développement, en même temps pour le monde occidental le chiffre 30 signifie, surtout à partir de 1929 aux États-Unis, l’apparition de la bande dessinée avec la découverte des super héros, qui font rentrer une nouvelle dynamique dans des histoires illustrées et créent de nouvelles formes d’identification. Bien sûr, l’année 1930 est aussi une date qui a aussi suivi en Europe, la mise entre parenthèses du moderne, dont notre temps subit encore les conséquences. Mais il me semble que nous avons en commun ce jeu avec les pseudonymes. N’as tu pas été M.Suzuki, Charlet Kugel, Silverbridge?

J.S. Je n’ai jamais pensé le nom M.Susuki15 comme une plateforme de télé-transportation. Et en voyageants avec M.Silverbridge16 il a y eu un accident. Quand il s’est écrasé sur le sol, le triste 10101100101 est arrivé, s’est approché de lui pour extraire de son cockpit tout les éléments utiles pour optimiser le tableau de bord de ses propres moyens obsolètes de locomotion.

A.H. Nos livres correspondent aussi à ma manière, d’éviter le format conventionnel des catalogues et documentations de galerie.17 Le médium du livre pour moi est très important, j’ai toujours aimé dessiner dans les livres, les utiliser comme matériel de collage,18 les intégrer dans mes expositions. Le langage des comics appartient aussi à mon vocabulaire, ainsi que des éléments graphiques jouent un rôle important. J’ai beaucoup d’enthousiasme pour la typographie, pour les lay-out des anciens magazines, le design des couvertures, tout ça, sont des éléments avec lesquels on peut jouer quand on travaille sur un livre d’artiste. Pour notre livre, Hinter den Hügeln j’ai fait des dessins sur du papier argenté que j’ai combinés avec des images de mes archives d’images personnelles. Les images retrouvées sur internet tombent dans le flux de la narration dessinée et apparaissent ça et là comme l’envers de l’histoire. Hinter den Hügeln19 comme la plupart de mes livres ne possède pas de structure linéaire.

J.S. Le film Voyage en Uchronie , réalisé avec Matali Crasset et Julia Rublow continue à développer quelques idées de Hinter den Hügeln. La relation entre le film et le lieu où il a été tourné renverse encore une fois la relation entre la fiction et la réalité20, la relation entre l’archaïque et le moderne, et nous renvoie à ton exposition à Edinburgh dans le jardin royal de botanique qui avait pour titre When Dinosaurs Became Modernists.21

A.H. C’est un projet qui questionne la relation entre figuration et abstraction, ainsi qu’entre les ready-made réels et fictifs. Bien sûr l’endroit a joué un rôle très important. C’est un jardin botanique où il y a une grande diversité de flore préhistorique. On a présenté une fouille comme authentique, mais certaines racines de plantes on été transformées comme si elles sortaient d’une histoire fictive. Cette relation a été prolongé avec le un cinéma pour des dinosaures. Il s’agit d’une boîte dans laquelle on peut voir un montage de films d’Oskar Fischinger. “Could we survive when we would understand this painting” est écrit sous un de mes dessins sur lequel “Flugozauria” regarde un tableau de Jackson Pollock. Bien sûr qu’au premier abord ça semble comique, mais au fond ce ne l’est pas. Une question me préoccupe: est-ce qu’un dinosaure ne pourrait pas être aussi moderne qu’un carré noir, surtout que tous les deux sont quelque chose de très archaïque et élémentaire. Ainsi que dans un carnet de dessins qui est exposé en ce moment à Pompidou dans l’exposition Fruit de la passion sont données des lignes de fuite qui sont posés aussi bien dans le passé que dans l’avenir et avec cet aspect qui est le voyage dans le temps, nous retournons de nouveau à notre horloge à tentacules.22

J.S. En quittant l’URSS au début des années quatre-vingt avec ma famille, j’ai voulu miniaturiser certains souvenirs, pour que ça tienne dans la seule petite valise qu’on avait le droit d’emporter. Peut-être que Summoning-livre est aussi inspiré par une période instable qui a suivi son installation. Peut-être une situation similaire a poussé un autre à miniaturiser ses oeuvres pour les réunir dans une autre boîte verte. Parfois on doit apprendre à bricoler pour déjouer le fanatisme de la réalité.

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  1. hofer-uhr Andy Hope 1930, Summoning, Paris, 2005  

  2. summoning-1 Andy Hope 1930, Forbidden Worlds, Montreuil, 2005.  

  3. summoning-2 Andy Hope 1930, dessin pour Summoning, Royal Book Lodge, 2009 - 2015 

  4. sum8Andy et Summoning, Montreuil, 2005 

  5. Simon Y. Berkowich, On the “Barcode” Functionality of DNA, or the Phenomenon of Life in the Physical Universe, 2002  

  6. 11-12-2015_0455 Door with Breath, Andy Hope 1930. 

  7. invitesuite Sweet Troubled Souls, Paris, 2007 

  8. _1014_2 Xeneta, Paris, 2005. Collection Royal Book Lodge. 

  9. suite13 andy8 Sweet Troubled Souls, Paris, 2007.  

  10. gost3 Andy Hope 1930 and Sweet Troubled Souls, Paris, 2007.  

  11. tete1Le masque de Andy chez Jola Noujaim, Paris, 2007.  

  12. _mg_9243Juli Susin, Asunción, 2010. « Lorsque je remontai sur le pont, après le petit déjeuner, nous approchions déjà l’Asunción. Les falaises rouges criblées de grottes faisaient penser à des rayons de miel. » Graham Green.  

  13. andy Andy Hope 1930, Esther Buss et Alain de Moyencourt, Montreuil, 2007.  

  14. photo   

  15. julix1 2006 

  16. summoning5 M. Silverbridge, Paris, 2007 

  17. fondblanc1 Andy Hope 1930 , Penhaus, Montreuil-sous-Bois, 2007. 

  18. andreas_hofer_collages4 Andy Hope 1930, Matière Première, Montreuil, 2005. 

  19. image-024-copie-2 Andy Hope 1930 Hinten den Hugeln, Paris, 2009.  

  20. img_1734 Matali Crasset, Juli Susin, Julia Rublow, Voyage en Uchronie, 2013. 

  21. andy-2 Andy Hope 1930 , Composition Alogique, Curitiba, 2012  

  22. andreas_hofer_summoning_mak_off5 Andy Hope 1930, Cédric Bouvard, Gervaise, Montreuil, 2005.