Magnet River

Les dessins de Dmitri Susin

Mon frère a été la rai­son prin­ci­pale pour laquelle mes par­ents ont quitté l’URSS en 1982. L’administration de la clinique où il est né avait ignoré la lésion cérébrale qui avait délibérément inondé l’ hémisphère droite de son cerveau pendant l’accouchement . Un pratique courante des hôpitaux qui visait à faire remonter sur le papier la courbe démographiques, soumises comme les autres branches de la production aux cotas définies par le Plan Quinquennal. Quand au bout de quelques temps mes parents se sont aperçus que mon frère bougeait bizarrement, c’était trop tard pour intervenir efficacement. Trahis par le système, des années qui ont suivies, ils ont passé à la recherches des gens et des spécialistes qui pourraient les aider. Finalement il s’est réuni autour d’eux un cercle d’amis, de scientifiques, de neurologues, de spécialistes du cerveau, de chamans et ainsi que de parapsychologues comme Jouna, qui travaillait à cette époque pour le laboratoire “Champs Physiques des Objets Biologiques”, ou elle faisait passer des testes cérébrales à des officiers de Services de Contre Espionnages. En 1971, après la naissance de mon frère, ma mère a quitté son poste de rédactrices à la télévision, pour un poste proche de la maison, comme rédactrice du journal G.E.S, sur les Barrages Hydrauliques.

Parfois je passais la voir à son travail, où on croisait des photographes, qui sortaient de la chambre noire laboratoires mal rasés, fatigués et pleins d’histoires, pour fumer, boire le café et bavarder avec des secrétaires. Des grandes tirages encadrés de Barrages étaient accrochées partout, dans les bureaux, tout au long des couloirs. L’énigme de ses turbines placées au milieu de la nature majestueuse, me fascinait. Des monuments à la gloire de la Grande Expérience ( le nom donné à l’URSS par des auteurs du roman de science-fiction Stalker ).  Dans son livre sur “Despotisme Hydraulique” , Karl Wittfogel décrit la Grande Expérience comme un saut dans le temps prévu vers l’avenir, mais qui finalement envois le vaisseau l’URSS vers Despotisme Oriental du passé, comme celui de l’Egypte Ancien, des Mayas et de la Chine. Wittfogel n’avait raison qu’à moitié. Ce n’était pas effectivement pas un voyage vers le passé, mais vers l’avenir, avec des dizaines de millions de vies usé comme carburant en quelques décennies. Légitimé par une vision du du matérialisme - dialectique et pseudo scientifique du salut de l’espèce humaine, l’URSS était  véritablement une société de science-fiction. Pendant 70 ans le vaisseau URSS avait voyagé. À son retour comme des mutations imprévisible ont transformé un continent entier en une zone de composte post - industrielles et éthique.

À l’âge de 5 ans, mon frère a été placé dans un internat pour les enfants handicapés. C’était un bâtiment déglingué avec des escaliers en béton, mal chauffé, sans ascenseur, des dortoirs avec des lits au 4 étage et la cantine au rez-de-chaussée. La moitié de la journée il passait à monter les escaliers, l’autre moitié de la journée à les descendre, marcher péniblement en poussant la chaise devant lui sur le sol en béton dont le lavage ininterrompu le rendait glissant comme une patinoire. La nourriture était infecte, il était interdit de parler et rire dans les dortoirs après 20 heures avec comme punition de rester toute la journée au lit avec les pieds attachés et sans couverture. Mes parents n’attendaient que samedi et dimanche pour pouvoir récupérer mon frère de ce centre pénitencier, pour le ramener à la maison. 

En 1980, quand il y a eu les Jeux Olympiques de Moscou, les autorités ont interdit aux handicapés de se montrer dans la rue. Durant trois longues semaines mon frère n’avait pas le droit de rentrer chez lui. C’est à ce moment-là que mes parents ont décidé de quitter L’URSS. Ensuite il y que les demandes et attentes du visa, qui impliquait par défaut devenir “traitres de la patrie”. Ça a duré deux ans interminable, deux ans d’incertitude, de précarité, perte de travail, un climat de traque maintenue par des institutions, des bureaucrates, et comme il se doit par une partie d’entourage et “d’ami.e.s”.  Finalement, une fois rendu nos passeports au poste frontière des douanes de l’aéroport Cheremetievo, nous montions dans l’avion, avec une valise pour chacun de nous.  Ensuite un passage par Vienne, après une année à Lido di Ostia, nous sommes arrivés à Berlin, un mois dans le camp de Alt-Mariedorf, des interrogatoires croisés des services secrets, finalement nous étions placés dans une zone paumée au nord de Berlin, dans un camp formé à la va-vite pour une centaine d’apatrides ex-Soviétiques.

Pendant mon adolescence instable à Berlin, où je commençais à approcher l’art comme une forme de délinquance productive, mon imagination se plaisait à identifier le destin de notre famille à celle du livre de Strougatskij. Dans le livre de Strougatskij il s’agissait aussi d’une famille qui essaie de survivre avec un enfant handicapé, un mutant, à coté d’une zone en composte post-industrielle créée par une escale imprévue d’un vaisseau spatial.
J’ai encore devant mes yeux l’image de mon père avec mon frère sur ses épaules, marchant lentement dans la gadoue, le visage souriant de mon frère, sa gentillesse inconditionnelle et énigmatique, le magnétisme animal de son regard. Tout cela m’avait sûrement inspiré les premières années de mes expériences photographiques, un reportage sur le quotidien de ma famille. (le PDF avec les photos de mon frère)

Je me suis rendu compte plus tard que mon frère dessinait tout les jours, il a toujours dessiné. Ce qui se joue dans ses dessins ne sont pas seulement de “l’imagerie”, mais a aussi avoir avec l’histoire des Barrages Hydrauliques. Malgré que son oeuvre soit aussi un acte de résistance, mon frère a toujours refusé de mettre en avant son handicape. En 20O4 il a écrit sur ce sujet dans le texte d’introduction pour sa toute première exposition de dessins au Café der Schwartschen Villa à Berlin, Steglitz : 

“Certes, chaque mode de vie est unique et chacun est laissé à décider de la forme à donner à sa vie et comment sa vie est vécue. Sur ce point, nous ne sommes pas différents de tous ceux qui peuvent vivre leur vie sans restrictions d’aucune sorte, et je suis convaincu qu’il n’y a pas de gens dans le monde qui ne le soient - au moins un peu -  d’une manière ou d’une autre. Les gens qui sont persuadés de vivre sans contraintes physiques ou mentales sont très conscients de leurs restrictions intrinsèques, qui semblent souvent invisibles pour les autres, et ils savent dissimuler leurs limites mieux que nous le faisons avec nos limitations et restrictions immédiates.” 

Considéré à la lumière du progrès technique actuel qui est en train de créer une nouvelle idéologie montante de “la Machine”, dans le sens Heideggerien, en faite du dessin, il s’agit d’une pratique humaine qui se révèlent être plus mystérieuses quelle ne l’était. Ce n’est pas un hasard que le peintre André Butzer qui questionne dans sa peinture la relation entre le Chiffre et l’humain, a depuis longtemps une grande considération pour les dessins de mon frère. En 2016 il a écrit un texte de présentation pour l’exposition de ses dessins, dans la galerie d’Arnaud Dechin, à Paris.

An­dré Butzer – Autour des dessins de Dmitri Susin

“L’art de Dm­itri fait par­tie d’un jeu non-jouable ; il fait par­tie d’une trans­mis­sion ar­tis­tique qui n’est pas seule­ment une chaîne pro­duc­tive pour créer des ob­jets d’art, car son art ne parle pas et ja­mais de l’ob­jet. Mais c’est une chaîne très ou­verte et to­tale­ment in­cal­cu­la­ble et non-évalu­able. Son mes­sage non-sur­réal­iste est fi­nale­ment une écri­t­ure com­plète­ment nou­velle, et il est en­tière­ment con­sacré au se­cret des fréquences, au se­cret des in­for­ma­tions ex­is­tantes, mais par­al­lèles. Ses ra­diod­if­fu­sions ne sont pas sen­ti­men­tales du tout. Elles sont d’une qual­ité im­per­son­nelle et en même temps, la déper­son­nal­i­sa­tion de son art est touchante. Le niveau émo­tion­nel est év­i­dent, et nous faisons par­tie nous-même d’une re­trans­mis­sion com­mu­nau­taire, dans un acte d’ac­cueil col­lec­tif. Une oeu­vre de col­lab­o­ra­tion mag­ique, humble, une réponse per­sis­tante et af­fir­ma­tive, c’est la grande af­fir­ma­tion dans une né­ga­tion uni­verselle.”

Dans le livre Royal Book Lodge, l’historien John Welchman développe cette réflexion, illustrée par 4 dessins de Dmitri. ( Pages: 183,184, 185.)

J.S.