Magnet River *

Inukshuk

Juli Susin

Ce livre contient 32 dessins originaux réalisés à l’aide d’une technique de relevé des formes en relief utilisée en archéologie. Un poème figurant en guise de légende aux illustrations photographiques, raconte des différentes rencontres avec des contrebandiers russes à Warsawska Praga, en Pologne.


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Fig.1 – Le jour du trentième anniversaire de sa vie privée, Ilya Stolopac passa chez lui, mit les cailloux dans le sac et sortit prendre l’air pour mieux comprendre ce qu’il allait devenir. Mais l’air était vide. A la sortie de la ville, il s’accouda sur un petit mur. Un peu plus loin s’étendait une butte argileuse toute chauve en ces beaux jours. Il s’avança, posa son sac et fit un empilage de pierres en forme d’homme. Deux jours plus tard, Okamoto passa à côté de la construction et fut vivement frappé par l’apparence et la facture de cette tentative de statue. Chargé du pavillon de l’exposition, il se fit expédier la construction par la poste. Lorsqu’on déballa la caisse, elle ne paraissait contenir que de méchants pavés. On les utilisa pour la construction d’une route.

Fig.3 – Un jour sur cette route un homme apparut. Il marchait, marchait, jusqu’à l’épuisement, or l’épuisement se fit sentir plus vite que son cerveau ne se souvenait qu’il n’avait plus d’argent. Mais déjà le distributeur était visible de loin, la lumière éclairait le petit volet en acier et le soleil couchant éliminait la poussière soulevée par les passants et les véhicules. Cette poussière était partout, cette étrange chose qui lui volait dans le visage. N’est-ce que de la terre remuée qui ne parvient pas à trouver sa place, ou n’est ce que de la terre qui aspire à s’élever dans l’air, en se détachant d’elle-même ? “Le désert avance”, se dit l’homme et il s’arrêta.

Fig.4 – Cet homme est Vitali Olegov, directeur de la banque mondiale du Crédit Agricole. Cette banque est installée dans une digue au milieu d’un fleuve, qui jadis traversait la ville. Dans le hall d’entrée de la banque, les temps ont conservé, gravée dans le béton, la définition spécifique de l’eau :

“L’eau n’est jamais ni trop éloignée, ni d’une utilisation impossible. N’étant pas gênée par la rigidité de la matière solide et suivant la loi de la gravité, l’eau coule automatiquement vers le point accessible le plus bas et le plus proche. Coulant automatiquement, l’eau se répartit inégalement. L’homme qui doit mettre l’eau en œuvre est en présence d’une substance non seulement mobile, mais massive.”

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Fig.5 – L’autre jour, Olegov fit un rêve que font d’habitude tous les ingénieurs hydrologues : il se trouve là devant la digue, ses bras s’écartent impuissants devant le granit qui se fend, une vague haute de quinze mètres se précipite à cent kilomètres à l’heure.

Fig.6 – Vitali Olegov est dans son bureau. Les blocs de Temps « tout équipés » sont contre le mur. Derrière son épaule la jeune S. regarde les papiers éparpillés sur la table. Le regard de la jeune femme tombe sur la carte du monde et elle questionne Olegov sur les lignes des parallèles : “Qu’est-ce que c’est, Monsieur le Directeur ? – Ce sont des barrières afin que les pauvres n’arrivent pas jusqu’à chez nous.”- explique le directeur. Quelque chose de mauvais frémit dans l’air au-dessus du directeur, comme le vent. Est-ce une barbe qui coule vers le bas en filasse argentée ou est-ce un matin de gel au-dessus des petits immeubles d’Opole?

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Fig.7 – Il est midi. La jeune S. a faim et soif. Elle pousse la porte et sort dans la rue. Dehors tout est comme avant, mais a acquis en plus l’aspect glacé d’un monde qui ne veut plus partir. Les rares arbres de la rue ont perdu leurs feuilles depuis longtemps, mais il y a encore des gens qui vivent cachés derrière les fenêtres et dont l’existence est plus solide que celle des arbres. Au milieu de la rue, le bâtiment blanc du palais de l’exposition Okamoto se dresse comme une île paisible et lumineuse. Tout n’est pourtant pas blanc dans ce bâtiment. Un homme pisse au coin de la façade, jetant une ombre indésirable sur l’édifice.

Fig.8 – Cet homme s’appelle Födor Doudnik. Il est ce qu’on appelle l’homme d’inutilité publique, son rapport à l’utilité étant le même que celui du retard avec le mouvement. Ancien contrebandier, après avoir poussé la brouette de ciment dans le nord de l’Europe, il devient ingénieur, fabricant de mégalithes qui naviguent sans boussole. Ce n’est pas un concours de circonstances qui l’amène en ville. Il lui faut Vivre et se nourrir. Födor Doudnik se dirige vers l’entrée du bâtiment. Il a rendez vous avec Okamoto.

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Fig.9 – “On veut toujours que l’homme préhistorique ait résolu intelligemment les problèmes de sa subsistance. L’utilité de la navigation n’est pas suffisamment claire pour déterminer l’homme préhistorique à creuser un canoë. Aucune utilité ne peut légitimer le risque immense de partir sur les flots. Pour affronter la navigation il faut des intérêts puissants, des intérêts qu’on rêve, pas qu’on calcule !… Lorsqu’une situation bascule, lorsque des tabous sont levés, un continent nouveau s’ouvre sous nos yeux et sous nos pas – d’une façon brutale, imprévue, pour celui qui ne peut voir que la surface, un continent qui était dissimulé aux regards alors qu’il était tout près.”

Ainsi parla Victor Doudnik et il allait proposer de refaire l’exploit de Dambussen, il ne lui manquait que des clous et des conserves. La direction fut séduite par le projet audacieux de Doudnik et ressentit organiquement la technique de traversée, cette émotion première de notre vie. Okamoto en personne délivra à Doudnik un canoë et des conserves. C’était un canoë ordinaire recourbé en forme de croissant, de telle façon qu’on ne pouvait naviguer qu’en tournant dans le même sens. Il a été suggéré à Doudnik de lancer le départ de la traversée dans la fontaine de la place, pour faciliter évidemment le travail de la presse. Doudnik mit les conserves dans le canoë, le canoë sous le bras et sortit du bistro.

Fig.10 – Son chemin pédestre s’étendait au milieu de l’été. Les ouvriers portaient les câbles. De chaque côté de la route on réparait les immeubles et on perfectionnait techniquement le bien-être. Une grande horloge de la place montrait midi. C’était une belle horloge sur une tige. A la place de la grande aiguille il y avait un couteau et la place de l’égaille de minute une fourchette. Sous l’horloge une jeune femme mordait dans un sandwich. Elle avait l’air consciente de sa valeur et de ce sérieux de l’existence indispensable à l’homme-femme, au groupe et à l’être humain. Le bonheur d’être comme tout le monde marquait son visage d’une joie grave qui lui tenait place d’une beauté certaine.

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Fig.11 – Professeur Poltorak se tenait devant la bouche de la jeune S. qui mangeait avec émotion. Il n’avait pas honte de ce que probablement il savait et ressentait de plus qu’elle. Ses yeux brillaient de la férocité de l’intelligence supérieure: «Nous avons tous la colère à l’origine de notre vie, fit Poltorak et il remua sa main dans la profondeur de sa poche. - “Vous devriez porter votre regard ailleurs”, lui répondit la jeune femme. Le professeur s’inclina légèrement, il ne se nourrissait que de croûtons et de lait, une habitude prise à la campagne. “J’ai quelque peu entendu parler de votre mauvaise santé, vous partez aujourd’hui pour le chantier? – Je ne suis pas encore au courant, tout le monde attend Koubanski… “, répondit la femme.

Fig.12 – Chaque type d’alimentation est lié à une contraction particulière du visage. Le croûton était plus dur que la pierre. On aurait dit qu’il tenait tête au professeur Poltorak. Il l’attaqua comme un ennemi, d’un bras terrible, de toutes ses dents, avec une grande violence.

Fig.13 – Le professeur Poltorak est le seul en ville à posséder un monument de son vivant. Il y a un marbre que l’on surnomme un marbre fier. Professeur Poltorak est de ce marbre-là. Il est le monument de six mètres de haut dans lequel le sculpteur exprima non seulement sans détour la monumentalisation des formes primaires et élémentaires. L’ensemble a pour titre Sculpture qui mange et se compose d’un grand bloc de pierre lié à un bloc plus petit. Le petit bloc ne tombe pas au sol tant que les végétaux compris entre les deux blocs ne diminuent pas de volume par la déshydratation. Un simple coup d’œil sur le professeur Poltorak et on devine aisément que le sculpteur se servit de la pierre, parce que l’univers n’est pas que masse, il est poids aussi, et que la pierre l’intéresse justement pour son poids. Le bassin au milieu duquel s’érige Poltorak a été surnommé la Sculpture qui boit, le coton fait sortir de l’eau du conteneur où elle est placée. Ainsi, cette chose, quand elle est là, s’explique toute seule, faisant sortir à l’extérieur ce qui est contenu à l’intérieur.

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Fig.14 – Sur le marbre fier de Poltorak un voyou avait écrit des phrases que voici:
“La forme d’un récipient est une forme contraire à la forme de son contenu. Sa fonction est d’empêcher le contenu d’entrer en mouvement, sauf dans les conditions contrôlées. La forme récipient est aussi quelque chose de bien différent de la forme de matière en soi, qui n’est jamais que la forme du contenu. C’est seulement dans le domaine biologique que le récipient devient fonction élémentaire. Toute la vie biologique a évolué en opposant les formes récipient aux formes de la matière. Les formes récipient sont établies comme contradiction des formes mesurées. La forme récipient cache normalement la forme de contenu et possède aussi la troisième forme : celle de l’apparence et celle de la pression. Tant que la pression ne dépasse pas un certain seuil, les objets subissent des déformations variables; mais quand la pression est énorme, la paille et le fer se trouvent placés sur un pied d’égalité.”

Un groupe d’alcooliques devant la fontaine n’était pas d’accord avec la définition et s’échauffait dans une discussion, apparemment ces trois formes n’étaient jamais vraiment distinguées dans les débats sur la forme. Entre-temps l’eau fuyait et la sculpture s’étalait un peu partout à travers la place.

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Fig.15 – Födor Doudnik jeta un regard autour de lui. A cette heure de la journée, le soleil tirait en biais sur la place et les murs au point où ils apparaissaient comme une introduction d’accidents en relief et de coulures qui formaient des figures dans lesquelles Doudnik reconnaissait le mécanicien Merle et la femme de sa vie. Les zones hachurées et colorées en à-plat créaient un effet de désorientation où l’on n’arrivait plus à faire la différence entre le creux et le plein. Pourtant Doudnik savait pertinemment que le creux devait correspondre à la femme et le plein au mécanicien.

Fig.16 – Le mécanicien Merle adressait à un de ses collègues un plaisir théorique:(Theoretische Vergnugen) : “Les accidents peuvent être subjectifs et objectifs, personnellement je tiens beaucoup aux accidents subjectifs. Les choses sont complexes et un nouvel élément apparaît toujours qui ruine complètement le bien-fondé de toutes les positions.” Il se proposait de cracher sur le mur pour faire la démonstration.

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Fig.17 – Le hasard a voulu qu’un véhicule mal garé descendît la pente de la rue en renversant plusieurs hommes sur son passage. Un homme se coucha à travers la route pour l’arrêter et il réussit car la voiture n’osa rouler sur le corps de son maître. Alors il y eut un rassemblement sur la place. L’espoir, l’impatience et la lutte des opinions contenaient les gens dans une certaine agitation. L’homme se releva et regarda Födor Doudnik qui tournait dans la fontaine. Le visage de Födor Doudnik exprimait les larmes et les angoisses de inaction. Cet homme était Micha Koubanski. Il ne venait pas seulement pour inscrire sa présence et reconnaître les lieux nouveaux. Des circonstances urgentes l’amenaient en Ville.

Fig.18 – Il existe peu d’ouvrages sur Micha Koubanski. En général ils donnent des interprétations différentes de ses actes. Une jeune femme ayant une conversation avec fit remarquer qu’il avait toujours tenté de s’approcher de la réalité des actions créées avec sa propre identité, ne dédaignant ni le mouvement ni le symbole, se contentant de figurer l’idée et la forme par le moyen des actes efficaces en travaillant parfois par des températures égales ou inférieures à zéro.

Fig.19 – La meilleure étude qui est parue sur lui était son œuvre, et tout le monde admet aujourd’hui que sa plus belle œuvre était son emploi du temps. Un exemple de l’emploi du temps de Micha Koubanski :

9hPremière bière.
10hDéfis.
10hAlcool. Les inscriptions sur le je.
13hExploit.
14hBesoin alimentaire, il mâche le solide et pompe le liquide.
15hDémonstration par laquelle Koubanski tente, moyennant acceptation de l’hypothèse du mouvement de la Terre, de rendre raison de l’accroissement de la vitesse des corps lourds.
16hCréation de la géométrie des nombres.
17hAlcool, élucidation des fondements de la chimie dans l’espace.
19hPaisible comme une bête blanche.
21hConfrontations.
24hLe mélange du vrai et du faux.
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Fig.20 – Micha Kubanski s’approcha de Doudnik, du professeur Poltorak et de la jeune S.:

“Chers collègues, si les romains avaient mieux connus les lois hydrauliques, Ils auraient point élevé tous ces aqueducs qui environnent les ruines de leurs cités. Ils auraient fait le meilleur emplois de leur puissance et de leur richesses. S’ils avaient découvert les machines a vapeur, peut-être n’aurait-ils point étendu jusqu’aux extrémités de leur Empire ces longues rochers artificiels qu’on nome les voix romaines. Ces choses dont des magnifiques témoignages de leur ignorance en même temps que de leur ignorance. Le peuple qui ne laisserait d’autre vestige de son passage que quelques tuyaux de plomb dans la terre et quelques tringles de fer et la poussier de plastique, pourrait avoir été plus maitre de la nature que les Romains. L’ideal des hommes est de devenir impotent comme une statue. Pauvre statue qui n’ont meme pas le côté pratique et utile du sel.”

Fig.21 – Voila en peu de faits l’histoire. La pesanteur gouverne aussi bien les organismes vivants que la matière inerte. Il arrive parfois qu’ils tombent et ne tombent pas juste. Nous avons plus rien sur Micha Kubanski. Des gens disent l’avoir vu réparer une antenne dans ce quartier sombre de Varsovie, qui porte le nom de Prague.