Magnet River *

The Leaning Tower of Venice

Ralph Rumney

« Cher Juli Susin, je voulais vous féliciter chaleureusement pour l’édition de The Leaning Tower of Venice, de Ralph Rumney. C’est un très beau livre. J’espère de tout cœur qu’il rencontrera le public le plus large. Dans la mesure où il s’agit d’une des toutes premières œuvres situationnistes, et qu’elle est restée presque invisible depuis 1957, on peut nourrir de légitimes espoirs. Quel dommage que je n’aie pas su, ni vraiment cru, que vous réaliseriez ce livre en un temps aussi bref! J’aurais fait en sorte de l’intégrer dans la réédition de ma bibliographie, même si c’était un peu tard – j’ai pu glisser in extremis un hommage à Ralph, mais ce n’était qu’une phrase, un in memoriam, pas une référence qui aurait très certainement chassé le texte… Il y a eu une sorte de malentendu qui a débouché sur un décalage: je croyais Ralph hospitalisé à La Timone, à Marseille, alors qu’il achevait le livre avec vous à Manosque; moi, je me trouvais dans l’impossibilité de descendre devant achever ici les ultimes corrections du Guy Debord ou la beauté du négatif. On s’est ratés de peu. Le papier d’Edgar Reichmann dans Le Monde n’aura pas été le lancement que l’on pouvait attendre pour The Leaning Tower… après la publication de l’article, il m’a demandé ce qu’était cet Acqua alta. Et dire qu’il avait votre livre, aucune excuse! »

— Shigenobu Gonzalvez, 2001, Paris

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Acqua alta

Certaines légendes celtiques parlent de villes recouvertes par les eaux, et même de cathédrales englouties (légende qui inspira Debussy). L’histoire de la ville d’Ys se mêle inextricablement dans mon esprit aux aventures étranges de La Tour penchée de Venise.

A l’époque où je vivais à Venise, on s’inquiétait de ce que la ville s’enfonçât lentement dans la lagune, et de fait, en 1966, la chose sembla s’être produite pour de bon : L’aqua alta envahit ma maison, me forçant à nager sous l’eau pour ouvrir la porte et évacuer ma famille en direction de l’appartement des voisins du dessus. Cet événement entre peut-être pour une bonne partie dans mon intérêt pour les légendes celtiques et le fait que je les relie à l’étrange saga de mon roman-photo sur la psychogéographie de Venise. J’espère au moins que cela excusera mon détournement d’un poème breton.

Ys était une ville fondée par un roi de Cornouailles nommé Gradion, qui fit bâtir cette cité pour sa fille Dahut dans la baie de Douarnenez, entre la côte bretonne et l’île de Sein. La ville était protégée des flots par une digue qui possédait une porte unique. Dahut fit de la ville un lieu de luxure et de plaisirs. Chaque nuit, elle prenait un nouvel amant, qui devait porter un masque; le masque étranglait l’amant et son cadavre était livré aux flots. Le dernier de ses amants la convainquit de dérober à son père endormi la clef de la porte de la ville et il parvint à s’échapper. Mais il laissa la porte ouverte derrière lui et la ville fut engloutie. Seul survécut le roi après avoir sacrifié sa fille qui s’agrippait a son cheval. On raconte que, pendant la saison des mortes-eaux, on peut apercevoir la chaussée et les mines de la ville engloutie, comme, paraît-il, on peut parfois entendre les cloches de la cathédrale recouverte par les eaux. Elle est là; l’instant d’après, elle a disparu, comme dans un tour de passe-passe.

Je regarde cette légende comme une métaphore de l’étrange histoire de La Tour penchée de Venise. J’avais entrepris cette œuvre - un plagiat des romans-photos alors en vogue en Italie - pour être ma contribution au premier numéro de l’Internationale Situationniste. Des problèmes familiaux ont entraîné des retards et je fus exclu du groupe. Par conséquent, je me retrouvais avec quelque chose entre les mains que je souhaitais publier.

C’est là qu’intervient Roddy Maud-Roxby. Robyn Denny m’avait rendu visite pendant l’été 1958 et parlé de l’un de ses amis du Royal College, qui devait arriver sous peu. C’était un homme honorable et il espérait que je pourrais le recevoir. En temps voulu, Roddy débarqua avec un copain dont le nom m’échappe et je fis de mon mieux pour lui rendre Venise accueillante. Je l’emmenai dans mon bateau sur l’île de Sant’Erasmo, où il fit un bas-relief en sable sur la plage et m’informa qu’il éditait le journal de son collège, appelé ARK. Il me demanda si j’avais quelque chose à lui donner qui pourrait prendre place dans cette publication et si je connaissais des artistes en Italie susceptibles d’être intéressés ou désireux d’y participer d’une façon ou d’une autre. Étant donné que c’était un homme honorable je n’hésitais pas à lui confier La Tour penchée de Venise et de téléphoner à Lucio Fontana, qui le reçut à Milan et lui donna une œuvre qui devint certainement la couverture la plus célèbre d’ARK. Car Roddy est un homme honorable.

En temps voulu, et après qu’un temps considérable se fût écoulé, mon roman-photo fut publié. Il fallut, je crois, pas moins de trois numéros d’ARK pour accueillir l’ensemble et, dans l’intervalle, Roddy avait renoncé à ses obligations d’éditeur et confié le soin d’achever la publication de mon travail à son successeur. Car Roddy est un homme honorable. Quand j’appris que la publication était achevée, j’écrivis à Roddy pour lui demander de me renvoyer l’original. En réponse, il m’informa que celui-ci était resté dans les bureaux du journal et que je devais m’adresser au nouvel éditeur, ce que je fis. Celui-ci me répondit qu’il n’en trouvait pas trace. Je supposais donc qu’il s’était perdu ou avait été détruit et cherchais périodiquement à acquérir les exemplaires d’ARK restant; sans succès. Pour finir j’abandonnais tout espoir.

Pourtant en 1989, je me rendis au vernissage de l’exposition situationniste au Centre Pompidou à Paris ce je fus stupéfait de découvrir que ma ville perdue avait refait surface et était mentionnée comme faisant partie de la collection Roddy Maud-Roxby! Bien que surpris, je supposai que tout cela n’était qu’une méprise des commissaires et quand je fus a Londres, pour le vernissage de la même exposition à l’I.C.A. , j’en fis part à Roddy qui, étant un homme honorable, m’assura que dès que l’exposition aurait achevé ses pérégrinations en Amérique, il me rendrait les originaux, qu’il avait par un coup de chance découverts dans une malle dans la maison de sa tante dans le Norfolk. Un peu plus tard, je me trouvai de nouveau à la galerie Jane England lorsque Roddy apparut. Je lui réclamai l’œuvre. Il me répondit qu’elle n’avait pas été renvoyée de Californie et qu’on devait encore une fois la considérer comme perdue. Je lui suggérai qu’il pouvait de bon droit réclamer l’assurance puisqu’elle avait été cataloguée comme faisant partie de sa collection, mais il jugea la chose inappropriée. Heureusement j’avais chargé un photographe de prendre des prises de vue de La Tour penchée de Venise pendant l’exposition à I.C.A., et c’est ainsi que subsiste cette trace.

Qu’elle resurgisse de nouveau et je ne doute pas que Roddy ne la réclame et ne me la renvoie, car c’est un homme honorable.

 

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  1. La psychogéographie est l’étude des effets spécifiques de l’environnement géographique, consciemment organisé ou non, sur le comportement affectif des individus …
    — G. E. Debord.

  2. Les photos qui figurent dans cette étude ont été prises a différents endroits situés le long du trait noir sur la carte, qui forme une trajectoire idéale traversant les zones psychogéographiquement les plus intéressantes.

  3. Cette vue de Venise (densité de population; 2,1 habitants/m2) montre le pont rail-route venant de l’Italie, le terminus ferroviaire, l’ile de cimetière (flèche) et le lointain Lido, cour de récréation des riches désœuvrés!

  4. A, 91 kg, autour bien connu de l’Ode à l’héroïne, s’oriente rapidement dans la ville des lunes de miel du nord de l’Adriatique, construite sur 118 îlots reliés par 364 ponts. A. est conscient d’être photographié et se donne en spectacle. Malgré cela, l’environnement affecte manifestement son modèle de jeu. Noire thèse est que les villes doivent incorporer un facteur de Jeu. Nous éludions ici une relation entre le jeu et l’environnement. A ce stade, l’environnement est plus intéressant que le joueur…

  5. Mais comment A. jouerait-il à Londres ?

  6. Bien que jeu et partie ne soient pas synonymes, la photo de gauche montre qu’ils ne sont pas toujours contradictoires.

 

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  1. Gheto Vecchio

  2. Le Ghetto recèle la plus belle ambiance de Venise et mériterait d’être étudié de façon exhaustive par quelqu’un de plus compétent que l’auteur.

  3. A. retraverse maintenant le Grand Canal en gondole et pénètre dans une zone extrêmement sinistre fréquentée par des chats et des hommes armés de mitrailleuses (voir photo suivante).

 

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  1. Via Garibaldi

  2. La pause rafraîchissante! La partie de Venise montrée dans cet épisode est extrêmement déprimante. Nous observons que A. court sur de nombreuses photographies.

  3. Ici, A. est tout près de l’Arsenal, centre du pouvoir militaire vénitien. Il est possible que les taches blanches sur cette série de photographies soient dues à quelque émanation en provenance de cette source.

  4. Même aux portes de l’Arsenal. A. ne peut résister, en dépit de l’impression sinistre que dégage cet endroit» a la tentation d’escalader l’un des lions de pierre ramenés d’Orient il y a bien des années par les conquérants vénitiens. Venise est pleine de ces symboles d’une gloire passée.

  5. A. se trouve maintenant devant la porte de service de Venise, les Fondamente Nuove, d’où les cadavres sont emportés en gondole jusqu’à l’île-Cimetière.

 

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  1. San Francesco della Vigna

  2. Une rencontre laite par hasard avec un ami de New York dissipe les ténèbres et I’on voit A. se livrer il toute une série de jeux.

  3. Cette zone est très fréquentée par le» enfants, et une série de joyeux clichés nous montre A. jouant parmi eux en s’abandonnant «aiment, ou regardé par eux. Jouant aux jeux qu’inspire le moment.

  4. LA MACHINE A “ZEN” PEU CONNUE

  5. Encore des enfants… Soudain il n’y a plus d’enfants, mais leur influence se fait encore sentir dans les modèles de jeu de A.

 

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  1. S. Maria Formosa

  2. Quand nous serons suffisamment renseignés sur les phénomènes psycho-ftéoftmphlqties, nous en tirerons des informations pour la création de villes situationnistes. (Voir les cartes et plans de Paris publies par l’Internationale Situationniste).

  3. Le modèle de jeu de type vénitien est en phase de cristallisation. Notez l’intérêt et la participation de A. aux jeux des enfants, ainsi que son hostilité envers les chats et les pigeons. les photos du gauche montre le microclimat très accentue de Ruga Giuffa (humidité et brouillard). La cause exacte de ces phénomènes n’est pas encore connue.

  4. Un autre paquet de brume par une journée ensoleillée est visible (à droite) près de San Marthio. Nous avons le soupçon que, dans des circonstances particulières, le climat est modifié par l’environnement: MANCHESTER?

 

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  1. Notre étude touchant a sa fin, A. se hâte vers le Rialto tandis qu’une pluie légère tombe sur les rues sombres.

  2. Ce sinistre épisode final est inexpliqué. Il a interrompu cette étude a un moment crucial et a dégoûté l’auteur de la psychogéographie pour toujours. A, est vu pour la dernière fois, les bras écartés, sur le pont du Rialto. Descendant de l’autre côté, nous découvrons le playboy de Dover Street.