Magnet River

Une perle dans la neige

M.Suzuki

Publié en 2000 dans le catalogue EX-IN, dans le cadre d’un projet dirigé par Véronique Bourgoin.


[…] De quelque côté que l’on aborde les choses d’une manière scientifique, le problème central se trouve être en fin de compte celui de la distinction: distinction du réel et de l’imaginaire, de la veille et du sommeil, de l’ignorance et de la connaissance, etc. En un mot, toutes les distinctions par rapport auxquelles l’activité, pour être valable, doit se résumer à la prise exacte de conscience et à l’exigence de résolution. Parmi ces distinctions, aucune assurément n’est plus tranchée que celle de l’organisme et du milieu, il n’en est du moins aucune où l’expérience sensible de la séparation soit plus immédiate. Et ce sont comme souvent des exceptions et des ambiguïtés, comme le clonage ou les convergences mimétiques, qui nous fournissent les renseignements les plus précieux sur la nature de cette frontière qui apparaît alors plus confuse. Dans la liste de ces phénomènes de confusion, une place particulière revient à celui que l’on pourrait appeler le mimétisme professionnel chez l’être humain. Les conclusions contredisent étrangement toutes les doctrines transformistes de la biologie et des sciences naturelles.

Les questions sur le rapport entre l’espace et l’individualité n’ont jamais été résolues. Il s’agit que de la sphère d’extension d’une activité en soi complète qui découpe et compose le premier dans la seconde: des êtres vivants habitent une portion d’espace où ils plient à leur volonté les atomes et leurs centres électriques qui sont les véritables matériaux de leur plasma. Semé d’électrons et de photons, le vivant est là sans frontière naturelle. Il apparaît alors comme un étrange espace auquel l’outre-espace donne l’être. L’espace inorganisé ne cesse d’exercer sur le vivant une forme de séduction et d’attraction, toujours prêt à le ramener en arrière pour rattraper la différence de niveau qui isole l’organique de l’inorganique.

Pour ce qui est de l’humain, l’adaptation a été cultivée avec un excès tel que le sentiment de la distinction d’avec le milieu se trouva fondamentalement miné. Le mimétisme franchit les remparts symboliques et commença à se réaliser morphologiquement. L’uniformisation se matérialisa dans l’organisme, générant des symptômes paradoxaux. L’homme se désolidarisa de la pensée, franchit la frontière de sa peau et commença à se voir depuis un point quelconque de l’espace. Au départ saluées par les mystiques qui y voyaient la fusion de l’être avec le Tout, les conséquences angoissantes de cette situation n’ont pas tardé à se manifester: les gens n’arrivaient plus à faire la différence entre une partie de leur corps et une quelconque autre partie de l’espace, ils perdaient tout sens de l’orientation. Et cet espace qui avait acquis une puissance dévoratrice les poursuivait, les cernait et les digérait finalement en une phagocytose géante. Et finalement, il les remplaça. La dépossession de soi était devenue si réelle qu’elle se transmit à l’organisme d’une manière sournoise, sous forme de plasticité morphologique. Et grâce à cette plasticité étrangement reconquise par la nature, l’organisme devenait remodelable, d’une manière instantanée et imprévisible.

L’être humain se transformait peu à peu en une image reproductible dans l’espace tridimensionnel. Et un jour vint où il ne fut plus possible de l’identifier dans le paysage. Il avait été parfaitement assimilé. La réalité fut démaquillée de l’homme. On sait maintenant que la vraie cause de sa disparition n’était pas une guerre global, mais le mystérieux trouble de la personnalité connu sous le nom de Psychosthénie Légendaire.

Madame Snow se rapprocha de la fenêtre « Il est difficile de parler sans information précise, je ne connais que les traits généraux des autres civilisations. Faut-il vous rappeler que l’étude du processus complexe de l’histoire des autres mondes nécessite une très profonde pénétration de leur économie et de leur psychologie ? Bien sûr, après avoir jeté un coup d’œil dehors, tout visiteur venu de l’espace pourrait dire: Je veux voir le directeur !» Mais les erreurs impliquent une intention, et il est peut-être présomptueux de dire que le boulot a été mal fait, car un mauvais boulot de notre point de vue est peut-être un bon boulot d’un autre point de vue. Elle souleva le fusil à pierre. «Regardez. Qu’est-ce qui ne va pas là-dedans ? Pas mal de choses. Il a encore un bon bout de chemin à parcourir.» Elle sortit un fusil automatique. «Avec ceci, nous approchons de la limite d’efficacité pour une arme manuelle fonctionnant sur le principe d’un projectile mû par une charge explosive. Maintenant regardez ceci.» Elle montra une cage dans laquelle grognait une belette. Qu’est-ce qui ne va pas là-dedans ? Rien. Elle est limitée, mais fonctionne suffisamment bien pour sa structure et ses objectifs. Regardons maintenant l’être humain. Qu’est-ce qui ne va pas? Presque tout. Une espèce qui peut vivre sur le littoral et croire pendant mille ans que sa planète est plate parce que quelqu’un l’a dit, une espèce qui peut utiliser des boulets de canons pendant cinq cents ans avant d’avoir l’idée d’un boulet de canon qui explose au contact, et je pourrais continuer. Les véritables problèmes ont commencé quand le monde a procédé à la militarisation de la vie de tous les jours, comme si les modèles attaque-défense s’appliquaient aussi bien à la vie subjective qu’à la guerre.

Ce qu’on peut dire avec certitude, c’est que les habitants furent confrontés à un paradoxe étrange: d’un côté la séparation de plus en plus étanche de tout avec tout, et d’autre part une assimilation morphologique avec le milieu. On sait que les gens qui vivent dans des communautés étanches, qu’ils soient riches ou pauvres, voient leur développement diminuer, mais la réaction des dirigeants durant les conflits fut également on ne peut plus étrange: ils séparèrent les parties dissonantes et reconstruisirent des murs étanches plutôt que des frontières perméables. La désagrégation fonctionnelle, devint à cette époque une technique de fermeture des frontières, qui ont été renforcées en même temps que la réclame sur la communication et l’ouverture.

Madame Snow réfléchit un instant, les yeux baissés vers le pupitre vert semi-transparent sur lequel s’affichaient, pendant les cours, les renseignements utiles et les données chiffrées et continua. «Avec la valorisation stratégique du monde intérieur, les habitants sont devenus narcissiques, paranoïaques, substantiellement et politiquement impuissants à se réaliser au dehors, sauf d’une manière prévue par la circulation. Et c’est là justement qu’est apparu ce problème de perte de la distinction, qui nous amène à la Psychosthénie Légendaire

En même temps, des expériences qui continuaient à jouer avec les frontières, étaient pratiquées dans l’Art. Les mécanismes de fiction développés par des artistes fournissaient des moyens pour acquérir une conscience plus élevée de la réalité, mais personne n’en a vraiment profité pour comprendre et résoudre les conflits entre les cités et créer de nouvelles défenses contre les effets redoutables du mimétisme. L’art à la longue a prit un caractère maniaque et purement rituel et s’inscrivant parfaitement dans le modele économique global. La pensé critique se repliait derrière la production mécanique de textes, de l’apologie de la complexité» et le moral de la responsabilité politiquement correcte. On ne disait plus «œuvre», mais «travail». La Fantaisie Officielle, après s’être emparée des armes les conçues pour être dirigées contre ses dirigeants, les a détourné pour mettre au service de leurs protection.»

Madame Snow baissa sans bruit les stores sur les grands écrans et rangea, d’une pression sur un bouton le stéréo projecteur sous la tribune. Puis elle se leva, tout en contemplant les visages inattentifs. Il était évident que le cours n’avait pas été un succès, qu’il était difficile de ne pas mélanger les petites et les grandes choses, les immenses capacités d’essor des humanités et la tristesse infinie du temps passé, les joies brèves et émouvantes des individus et les échecs terribles des institutions. Dans le silence tendu comme une corde, elle contempla le revêtement biologique de la salle de classe. C’était un beau revêtement, d’un blanc vivant ressemblant au blanc d’une perle. «Quelle belle symbiose» - pensa-t-elle.